La langue muette. 9 octobre
Les quatre étaient jolies mais comment les différencier, elles étaient belles voilà tout. Quatre éclats de jeunesse dans un compartiment de train. Elles riaient fortement, elles agitaient leurs mains, les doigts habiles, en vols fous, gracieux, surprenants. Quatre femmes en déferlantes ayant posé à leurs pieds des sacs à dos, des pancartes en cartons. La manif était finie. Et c’était du silence. Des signes tracés l’une vers l’autre et croisés en carré de dialogue intense, muet. Comme leurs voix, comme leur handicap. Le langage des signes obligeait les autres voyageurs à se taire. Il nous manquait la connaissance de cette langue réduite aux personnes déficientes auditives comme veut bien le préciser un site consulté ensuite, alors que leurs dialogues enthousiastes perturbait sans aucun bruit la vie de l’étage haut de la rame à destination d’Orléans.
Les mains se pliaient et s’arrondissaient, elles dessinaient si vite des formes dans l’air que celles ci pouvaient paraître inventées, abstraites sans lien avec ce que nous pouvions connaitre du sens des mots ainsi transmis sans aucun son. C’était beau, aérien et très étrange d’être ainsi tenu à l’écart.
Elles revenaient de la manifestation parisienne, leurs grands morceaux de carton portaient des slogans moqueurs et ravageurs. On est sourdes entendez nous ! On est comme Macron on a besoin d’une maîtresse…De quoi sourire mais impossible d’entrer en contact vraiment puisque nous n’avions pas appris cette linguistique de mouvements enchainés comme s’enchainent nos phrases en conversations à l’emporte pièce, en bavardages sonores.
Quelle place est faite dans une société vieillie où plus de la moitié des personnes a dépassé la cinquantaine, quelle place est organisée pour que les handicaps divers parfois très lourds soient acceptés parmi les valides ? Apprendre la langue des signes serait un premier pas vers une vie commune, une façon de ne pas laisser de côté une part intelligente de la société y compris pour manifester son envie d'avenir.
Les quatre ne se préoccupaient pas de nous. Elles s’amusaient, devaient certainement se raconter des histoires de manifs, de marche en avant, des courses sous la pression policière, elles se faisaient des doigts sur la tempe, les tournaient en toupies et montraient des rires autant que des haussements d’épaules. L’une a, me semble t il, mimé en écartant mains et avant bras une explosion, un souffle. Les autres se sont penchés et vite, très vite ont commenté…presque une histoire secrète.
Les quatre étaient jolies, éclatantes de vie, porteuses de leurs silences contraints et cependant il émanait de leur entre soi une énergie formidable, complices de batailles menées, de causes défendues, évidemment semblables, soeurs, à celles criées en vacarme militant dans les rues de Paris.