Voir ? 31 octobre
Cette histoire n'est pas inventée. Dans une Université prestigieuse parisienne, il y a quelques temps, un professeur commençait son cours. Chacun, chacune, était assis sur les bancs d'un amphi sans particularité. Le lieu est vaste, les bancs peu confortables mais l'ensemble donne une impression de sérieux, d'attention. Cependant, et ce n'est pas un détail, le prof est seul, c'est-à-dire sans interlocuteur levant les yeux, il lui semble que personne ne fait attention à lui. Soyons plus précis : devant chacun des élèves, un ordinateur ouvert, des dizaines et des dizaines d'ordinateurs dont la partie relevée, masque presque totalement le visage étudiant et encore plus précisément le regard. Stupéfait le professeur, pourtant habitué à ce genre d'assemblée rivée sur des écrans dépliés, se déplace, il emprunte les marches , se hisse jusqu'au haut de la salle et contemple ce petit monde d'images où les uns et les unes, ont organisé leur espace tech, ainsi placé en face de lui ou elle, avec des partages où le prof distingue des appels téléphoniques, des sources personnelles, des photos de paysages bucoliques etc. Il lui vient une idée ou plus exactement une saine réaction.
Je vais vous demander de fermer vos ordis. Allez rabaissez les écrans !
En obtempérant et quelque peu surpris, ils et elles, lèvent ensuite la tête et voient ou plutôt découvrent le prof retourné en bas, sur une estrade derrière un bureau.
Et maintenant qu'en pensez-vous ?
La suite est celle d'une réflexion commune sollicitée à peine brutalement, sur voir ou regarder. Apprendre à penser par soi même serait forcer le trait mais cela correspond au souhait professoral impulsif. L'enseignement (ici il était question d'un savoir technique) ne peut se contenter d'une lecture, d'un document maintes fois diffusé. Ce qui est en cause c'est l'habitude prise de simplement regarder, de ne pas se sentir concerné tout en apprenant quasi par coeur des données savantes. Il me semble que ce fait réel n'est pas isolé. Nous regardons des images, des fabrications d'images, nous les absorbons et elles deviennent des réalités. Une idéologie de rumeurs, une confection habile qui s'apparente à une communication de propagande. Plus simplement en s'abstenant de regarder l'autre, de le voir dans sa diversité, celle ou celui qui vous fait face, qui baisse les yeux au profit d'écrans bourrés de situations spectaculaires s'abstrait du reste du monde humain ce qui lui évite de se poser des questions, et de tenter d'obtenir des réponses irréfutables. Ainsi peut il, peut elle croire toutes les violences, toutes les avanies, toutes les supercheries crées par des intérêts commerciaux ou politiques.
Une fois engagés, les regards portés sur le prof ont permis un échange soudain neuf, riche, contradictoire, sans intermédiaire . Et non dénué d'un évident plaisir.