Ras-du-sol et fil-de-l'eau 7 aout

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Gens de toutes espèces comme nous sommes, un jour ou l'autre vous les rencontrerez, en bas, plus exactement près d'un porche de commerçant, non loin d'un quai d'embarquement, près d'une gare, d'un magasin de jouets pour enfants ou bien, c'est le plus sûr, devant l'entrée d'une boulangerie dont les portes coulissantes livrent des odeurs de miel et de pistaches merveilleuses.

On affirme qu'ils s'appellent Ras-du-sol et Fil-de-l'eau, ils se croisent, se connaissent peut être, enfin rien n'est certain dans ce que je rapporte. Ras-du-sol porte ce jour là un maillot de joueur de basket (Jordan 10) américain nettement trop grand pour lui, il est assis par terre, jambes pliées sous lui et il travaille. Ses yeux sont des billes rondes brillantes, noires et il bavarde volontiers sur ce qu'il fait. Il démonte tel un médecin légiste une canette métallique, mets à plat les morceaux puis il cisaille, il coupe, il arrondit des bouts et assemble le tout. "Je fais des cendriers. En ce moment je leur dis que c'est mieux de mettre ses cendres là dedans, que c'est pas moche et que ça vaut dix euros". Puis il parle de ce qu'il voit : des pieds, des jambes, des robes, des pantalons effilochés, des gosses qui s'interrompent pour venir le toucher et puis il raconte qu'il a vécu avant une vie debout mais que voir désormais la vie des autres à ce bas niveau lui donne des idées de révolte. On devrait s'attarder sur ce qui est en dessous des yeux.

Ras-du-sol m'a montré au delà de sa ligne d'horizon troublée par les passants, vers le bord du fleuve, la silhouette ventrue de Fil-de-l'eau; lui, il laisse filer, il se fiche pas mal des poissons, des hameçons et des daurades pour le soir, sa femme ne mange pas de daurades elle préfère les légumes. Fil-de-l'eau est un savant, il a fait des tas d'études, retraité bien sûr qui peut pendant des heures s'étonner des facettes de l'eau qui coule, des teintes des remous, qui suit les courants, qui entraîne des saletés plastiques encore pleine de comestibles, des oiseaux balourds indifférents aux frissons en vaguelettes et négligents envers les pêcheurs à la ligne.

Fil de l'eau dit que tout passe, que les bouts de vies de chacun forment des siècles de grandes conquêtes et de grandes atrocités. Que rien n'est neuf que tout est à refaire sans cesse et c'est là l'enchantement. Ras-du-sol fait de la politique et pense que son ami est un rêveur qui devrait se bouger parce que la société va mal, qu'elle se croit obligée de frimer, de dépenser n'importe comment ce qu'elle a gagné, que vu du bitume les foules sont des menaces, que l'on peut les manipuler...Fil-de-l'eau n'est pas certain d'aller voter, Ras-du-sol pourrait se fâcher sur ce sujet "faut s'attaquer aux grandes hauteurs elles ont perdu de vue leurs pieds"...