Pleine saison 20 Juillet
Nous y sommes, m'a soufflé mon voisin de file d'attente devant l'étal fruits et légumes des Halles. Ils sont tous là, a t il ajouté d'un air las, fataliste. La pleine saison c'est maintenant. Trois ou quatre semaines à peine où chaque conversation commence par "il y a trop de monde, je ne sors pas, c'est compliqué pour circuler et puis les gens sont sans gêne !"
La pleine saison c'est à dire le vide des centres villes cossues, la désertion des grands ensembles citadins, sauf ceux des périphéries dont les balcons se surchargent de linges pour dissuader le soleil d'aller voir au delà, l'avachissement des passagers dans les transports, les allures de touristes mélangées de couleurs et de formes déformées, bref la pleine saison bat son plein c'est à dire entasse, serre, oblige à faire bon gré devant une plage accaparée en alignements de serviettes et de sièges pliants. Battre son plein c'est en profiter, c'est à dire les prix sont en hausse, la nourriture en baisse et la promiscuité imposée par les nouveaux arrivants pressés, partout, sauf en bords de si jolies rivières des territoires enclavés bousculant les rochers dodus. Seuls les habitués les connaissent et tiennent à en garder le secret.
Des shorts sans coutures comme déchirés avec le souci d'étonner, des bermudas trop serrés, trop larges, des teintures ratées, des coupes mulets, des ventres ah des ventres !, des nu pieds de sortes étrangères, des casquettes tournées à l'envers, des chapeaux mous, des tee shirts aussi épuisés que les porteurs, ah la belle saison pleine, ravissante parce que presque nue. La fortune passagère des vendeurs de glaces dont les couleurs s'inventent en dégradés artificiels, les poussées haletantes des vendeurs intermittents de plage, les coins tranquilles près d'un lac de montagne, les coins in-tranquilles en villes pittoresques. C'est un début d'inventaire en cette période où les bienheureux en vacances ont le sentiment que tout le pays est comme eux, alanguis, attifés à la hâte et vaguement paumés parce que sans repère d'heures et de transports. Heureusement ils tiennent où qu'ils soient leurs téléphones bien en mains.
La pleine saison est un événement forcé auquel participent un peu plus d'une personne sur deux, les autres attendent chez eux, quelque part à l'abri, que les jours passent et que la saison quitte la plénitude pour recouvrer l'aspect d'une activité mollassonne mais quand même proche des anciens mois, des futurs jours de rentrée. Dans un bout de jardin une tortue de quelques mois, échappée aux couteaux des tondeuses et autres cisailles frénétiques, enseigne aux fourmis une allure plus conforme à la pleine saison humaine. La lenteur évite de troubler les terriens regroupés en terres passagères. Ils sont en transhumance dit la rampante sereine et regagneront leurs boites bétons dans peu de temps, ils viennent dormir et s'ennuyer car l'ennui est salutaire si l'on veut ensuite trouver bon goût aux obligations laborieuses...
La pleine saison si vous voulez l'appréciez, allez vous installer de façon à ne pas déranger, en veilleur diurne et riez de nous mêmes , prenez bonne mémoire de nos singularités pleines elles aussi de plaisirs et de joyeusetés, dont le bizarre se dispute avec l'inventivité soudaine d'un moment sans contrainte ou presque.