Migration 6 Juillet
Les petites lignes de trains nommées si sottement Zou ou Lio, sont des espaces merveilleux d'observations de nous mêmes. La période est propice. La période est migratoire, faite de déplacements massifs, promptement appelés chassés croisés évoquant ainsi le mouvement par lequel deux danseurs se croisent. Or là, dans cette rame proprette, bondée, encombrée de sacs à dos volumineux auxquels viennent s'ajouter de multiples sacs disparates, des gourdes sans doute déjà tièdes, des chaussures de sports odorantes, des valises à roulettes, des paquets enveloppés dont ont distingue déjà quelques éraflures, dans cette partie de voyage qui ressemble à une compétition, des générations sont rassemblées, mal à l'aise, rouspétantes un peu, s'accommodant mal d'un trajet sans assise. Nous sommes nombreux. Les stores sont tirés. On verra plus tard, en automne peut être, les paysages traversés. Chaque arrêt est fait de sorties confuses et d'entrées précipitées. Le succès du transport ferroviaire confirme à la fois une prise de conscience écologiste salutaire (on peut toujours y croire), un pouvoir d'achat réduit (quoique la SNCF ne soit pas généreuse bien au contraire elle en profite pour faire graviter ses tarifs à des niveaux agaçants) et un souci de sécurité bien loin devant la liberté automobile.
Des millions de voyageurs s'activent en quelques semaines, se bousculent aux portillons automatiques, tentent de placer leurs bagages en écrasant les premiers disposés, veillent à leurs affaires, soufflent des soupirs en trouvant leurs places, gardent leurs oreillettes en permanence, le son du roulement du train n'est plus ce qu'il était. Les petites lignes, celles qui relient des villages, des gares sans personnel, des quais aux herbes joliment folles comme des stations de grosses villes épuisées sont notre signe de vie commune.
Quatre français sur dix ne partent pas en vacances. Ils échappent à ces migrations estivales fortement hétéroclites, le plus souvent familiales. On ne part pas parce qu'on est bien chez soi, parce que l'on n'a pas les moyens financiers, pas de revenus suffisant, pas d'amis accueillants, une famille quelque part en campagne ou en bord de mer. Une solitude.
Les trains ce sont des horaires, des retards, des traversées de plaines entre deux eaux, des passages dans des trouées impressionnantes, des moments forestiers où nulle marque humaine n'est visible, seuls des arbres, des vallons, des haies, des champs moissonnés. Un tracteur au bout d'un pré.
Parfois dans un carré, lieu malcommode destiné à un petit groupe, il est possible d'échanger d'abord un bonjour, un sourire, un journal puis quelques mots devenus conversations...migrer en été c'est la possibilité de se sentir en capacité de regard et d'écoute. On peut aussi s'endormir tranquille, pas trop, pour ne pas louper sa destination.