Métro 21 Juillet
La rame est à l’arrêt, station Kleber, ligne 6, celle qui part de l’Etoile Charles de Gaulle vers Nation, via Denfert Rochereau, celle qui traverse la Seine ; Elle a quinze ans peut être plus, un visage de madone métis, des ongles rouges éclatants, des doigts graciles qui s’agitent, tentent de dissimuler un sourire, des éclats de rire enfin, elle est au téléphone et s’amuse, oscille pour accompagner ses bonheurs ; Entrent alors trois costauds en maillots de corps version années trente, muscles re-bondis, des boutons rouges d'un reste d'acné et un tatouage en étoile pour le plus petit, celui qui porte des lunettes larges monture caramel, ils sont canadiens et portent sur leurs dos des sacs aux poches remplies de petites bouteilles d’eau, ils regardent les noms des stations ; Et puis ce couple, sans doute le grand frère et la soeur, on est malien me dit il en me demandant si le métro va bien jusqu’à Montparnasse, elle est aux aguets, timide, myopie attendrissante, elle cherche la Tour Eiffel ; Et puis une famille avec enfants en bas âges endormis, et puis d’autres, jeunes de la génération nouvelle espagnole peut être, le brouhaha camoufle les accents, bavardant fort, langue latine, anglaise, néerlandaise ; Et puis ce monde mêlé, créole qui donne une furieuse envie de les connaitre tous, de savoir pourquoi ils sont là, ce qu’ils ont vu ce qu’ils ont aimé et puis il y a celui qui lit un gros livre, assis bien droit, raide d'importance, où l’on tente de déchiffrer un titre en anglais, le lecteur est absorbé, il s’en moque des passagers, du trajet, il en a pour une heure sans doute avant de rentrer chez lui;
Et puis, et surtout il y a ces travailleurs du soir. Des visages différents, yeux rougis, envie réprimé de bâillements, un sac en bandoulière, à moitié vide, où l’on distingue un vêtement, peut être une blouse, un uniforme, une gourde, un paquet enveloppé dans du papier alu, des chaussures basket sans lacet, l’air à contre courant, à l’envers, l’homme va travailler. Un infirmier, un veilleur de nuit, un agent de sécurité, un technicien de quelque chose, venu d’où, venu d’ailleurs, employé sans contrat, salarié pour des tâches nocturnes. C’est tout un croisement de gens et de mondes, de trajectoires de vies et d’âges. Ils se regardent à peine. Chacun mène sa vie à cette heure avancée, tente de suivre les indications en français, essaie de se motiver pour le boulot des heures à venir.
Un brassage du monde dans une rame de métro avec des regards magnifiques, heureux et des lassitudes émouvantes. Il n’est pas minuit, les touristes portent des sacs en toile de jute où il est écrit I Love Paris, deux filles tournent le dos à leur père et s’amusent de je ne sais quoi qu'elles écoutent, dans des casques enjolivés de fourrures roses; Un balèze en tee shirt vierge, traces de repassage incluses, remet sa montre volumineuse à son poignet, une femme joues plates, tient serré un paquet lourd, et par dessus une pizza sous carton dont on sent à distance l’odeur du fromage cuit.
Les instants sont beaux, ils méritent de s’attarder, de croire que l’on pourrait les uns après les autres se parler, dire ce que l’on est, ce que l’on fait, ce qui nous plait, ce que l’on aime…et puis la rame reprend son parcours de stations en stations, le rythme est soutenu. On sort, on jette un oeil d’au revoir mais personne ne répond. Ça va trop vite à présent. Je ne me lasserai jamais de regarder ceux que nous sommes.