Médusée 13 aout
C'est intrigant on ne connaît pas vraiment l'origine de cette phrase : "la vengeance est un plat qui se mange froid". Or j'ai relevé au moins deux vengeances froides, lentes, méthodiques. Je n'en déduis rien, bien incapable de livrer ici une appréciation scientifique, mais quand même.
A Gravelines, non loin de Dunkerque, dans le Nord, trois des six centrales nucléaires sont à l'arrêt. Elles ont besoin de beaucoup d'eau froide pour calmer les ardeurs de ses coeurs. La chaleur intense de cet été n'aide pas et par précaution il a été décidé d'arrêter les fonctions des réacteurs. En attendant des températures des eaux de refroidissement plus conformes aux normales saisonnières. Mais ce sont surtout les méduses qui ont obligé les ingénieurs à cesser illico toute activité.
Ces animaux gélatineux peu ragoûtants aiment l'eau tiède, l'eau qui flirte avec les trente degrés. Les méduses régulent les populations à plancton, servent de nourritures aux tortues, thons ou poissons lunes (quel joli nom). Les méduses sont venues en tas, en masses et les machines nucléaires assoiffées, soudain assiégées , ont été prises aux dépourvu. C'est une belle vengeance du vivant sur la construction humaine. Même la plus sophistiquée des centrales ne peut résister à l'envahisseur mollusque. Nous en sommes stupéfaits n'est ce pas puisqu'ayant appris que la méduse grecque impassible pouvait transformer en pierre quiconque croisait son regard. Les méduses de Gravelines ont pesé grave au point de faire cesser un approvisionnement électrique national.
La méduse est pélagique, boussole, physalie ou aurélie. Qualifications savantes qui ne la rendent pas plus sympathique. Sauf qu'elle symbolise ainsi la capacité du vivant des millénaires à s'opposer aux menées destructrices des marchands du temple mondial.
L'Intelligence artificielle aura peut être une réponse à fournir aux méduses mais elle sera en position de coupable vu l'extraordinaire consommation d'eau nécessaire à ses grotesque centres dits Data Center.
Médusée (être frappé de stupéfaction, figé, pétrifié par la surprise) la passante aux pieds légers, heurte le sol de sa ville. Pourtant elle est demeurée sur le trottoir, se promenant sous des arbres. Justement les arbres se rebiffent, plus exactement leurs racines. Comme les méduses, les racines attendent l'heure de monter à l'assaut. Et ça peut prendre des mois, des années, plus encore. Alors elle regarde la boursouflure qui s'est rebiffée sous sa semelle. Une sorte de grosseur avec une faille. La racine s'est soulevée. Elle étouffe sous le bitume. Elle a résisté, est restée discrète et puis, zut, elle en a eu marre et a poussé tranquille, discrète pour arriver à l'air libre (à défaut d'être sain). Le vivant du sous sol démontre qu'il a besoin de garder un accès à l'espace. Les goudrons et autres enduits de ciments sont autant d'entraves à sa liberté de respirer, de se développer et d'aider les herbes comme les arbres à se developper.
Toutes nos créations, recherches géniales, trouvailles révolutionnaires peuvent laisser penser que nous maîtrisons les environnements naturels. L'apparence est provisoire. Il faut parfois des décennies pour que le vivant invisible parvienne à provoquer nos équilibres urbains. Cependant il y parvient. Les méduses bloquent le progrès du nucléaire tout comme les radicelles des platanes, des hêtres, des troènes sont capables de se rappeler à nos souvenirs en dérangeant les pas tranquilles d'une fort jolie passante.