Fruits d'été. 5 aout
Il est important de savoir marcher en prenant garde à ce que l'on écrase de ses pieds trop pressés. La précaution est de bon aloi. Il est possible ainsi de les ramasser sans crainte d'être accusé, dénoncé, de vol, en choisissant ceux qui sont à terre, abîmés, trop mûrs, blettes, éventées avec un délicieux asticot transparent qui se goinfre, impuni. Les fruits d'été tombés sont des abandons à la disposition des mains prêtes pour l'exercice culinaire de la confiture. Ils n'ont pas été saisis par les clapets des machines, pas décrochés par des saisonniers. La récolte est faite. Abricots, pêches, brugnons sont affalés au sol, organisant sans le savoir sans doute, des tableaux d'Arcimboldo façon renaissance revue à l'ère du smartphone, portraits incertains de produits de terre où les fleurs et les fruits se marient pour composer des fresques mises en plat, étendues provisoires auxquelless nous pouvons être admiratifs.
Des tapis de boules aux teintes trop frappées par le soleil. Quelques herbes hautes se sont faufilées entre un coeur d'abricot proche du pourrissement et deux grosses pèches aux formes irrégulières donc invendables.
Et ça sent le sucre, l'excès de miel et de douceurs à faire saliver des repus, des morceaux à se lécher les doigts qui collent sans déplaisir. Et ce sont des souvenirs recommencés.
Les glaneurs arrivent, petits récoltants sans autorisation qui nettoient ainsi les sous arbres avant le crépuscule, avant que les matins révèlent des avachissements de fruits passés outre les normes du marché. Ils ouvrent leurs coffres, prennent des gants ou pas, et se penchent, se plient sous les branches basses pour attraper les restes d'une production abondante. Les terrains empierrés offrent le dernier choix, ce qui n'a pas été retenu pour le commerce, le marché du lendemain. Ils trient, écartent, choisissent le moindre mal en point, entre des galets et des brisures de bois.
C'est pour les confitures ou les compotes confirme une femme coiffée d'un fichu d'autrefois que l'on peut découvrir dans un musée d'ici. Le soleil a fait des fruits des choses vivantes qui deviennent vite des délices et encore plus vite des amertumes. Ce qui se prend a été déclaré inutile. C'est pas franchement légal mais c'est une façon d'éviter du gaspillage, rien n'est détérioré, c'est juste que les petites mains profitent des écarts de rendement des engins agricoles.
Petits moments de fin de journée, où les morceaux de terre sont secs et rudes, presque appelant à l'aide d'une pluie de passage. Les véhicules repartent en cahotant avec des sacs marqués Super U remplis de fruits d'été trop mûrs, presque trop bruns.On imagine ensuite des faitouts, des odeurs de sucre bruns et ce sentiment d'avoir profité des bonheurs des champs.