Elle lit. 10 septembre
Elle lit. Sa main droite retient la page déjà parcourue, elle lit sans se soucier des voisins, de celui qui hoche la tête en cadence, de ces deux là, adolescentes qui comparent leurs téléphones, de celui qui entre, en tenant bien en évidence son smartphone, et qui poursuit une conversation où les "tu comprends j'ai dit et non, ça je ne céderai pas...".sont audibles largement. Elle lit un roman, un essai, des nouvelles, peut être de la poésie, elle est absorbée par sa lecture, tel un refuge, une protection. Derrière elle, à la Une du journal déplié par un homme à chapeau, un titre sur l'IA qui met en péril le savoir. "des systèmes que nous avons créés sont désormais potentiellement incontrôlables" affirme le chercheur anglais, Jacob Coxon qui vient de décider de démissionner de ses fonctions chez Anthropic, société d'IA.
L'une est dans les mots, les phrases, un paragraphe, des dialogues, des descriptions de lieux étrangers. L'autre monde est celui des chiffres, des algorithmes, des réponses à tout que l'on va chercher, illico, en voiture ou lors d'un diner, pour contrer ou confirmer des propos. L'une s'évade, fait marcher son imaginaire, sa capacité à entrer dans la fiction, le récit romanesque, à moins qu'il ne s'agisse d'un travail de romancier sur un fait historique. L'autre est une machine prodigieuse dont les prodiges sont en train de devenir des dangers, des menaces lourdes de morts. Jacob Coxon estime que ces Intelligences dites artificielles sont en capacité d'effacer, de tuer, qu'elles sont ou seront capables de détruire l'humain.
Je cherche le lien. Entre cet avertissement et la vue de cette femme lisant. Je peux tenter d'écrire un scénario tragique où la seule résistance de la lecture, des livres, serait face à la gigantesque entreprise du Savoir, monstre indomptable démolisseur d'Etats, insensible à toute émotion. A moins que les Etats justement remettent la priorité à la culture, à la lecture, à l'écriture, à la parole du théâtre, de la danse, de la musique. Une société de progrès doit avoir deux exigences minimales, les libertés et la culture. Il est remarquable de constater combien ces deux exigences sont absentes des débats politiques.
Je me souviens du regard étonné de cette femme refermant son livre et découvrant des voyageurs têtes baissées, doigts agiles sur des écrans. Elle s'est éloignée tenant son livre comme on prend la main d'un enfant, avec douceur et soin. J'ai décidé qu'elle était enseignante, que l'éducation des têtes baissées était à faire afin qu'elles soient en mesure de faire front, d'user des algorithmes avec clairvoyance tout en revendiquant la primauté de la langue écrite ou parlée afin de partager ce que l'on apprend avec d'autres âmes qui ont appris d'autres choses et ainsi de suite. Une sorte d'humanité non soumise à l'artificiel.