Cahots. 2 mai
Il me faut trouver le bon mot afin de décrire un embarras, une situation personnelle qui me saisit en voyage. Là je suis dans un train. Peu importe la destination. C’est un Intercités, l’apparence est solide, un peu vieillotte, une ambiance au sol de moquette ancienne mais propre, aspirée et respirée lors des allers retours, un lieu de gens aux allures disparates, jeunes, vieux, familles, avec ordinateurs ou livres, ou feuilles entassées en notes scolaires, des téléphones et des écouteurs aux oreilles, quelques toux, des passages de pères avec enfants en bas âge, de mères avec gamins qui courent partout en tous les sens…je voyage sur les rails en cherchant ce qui me donnerait un sujet d’écriture. Dans mon capharnaüm personnel il y a des poèmes, des chansons, des romans, des essais et un trop plein de débuts d’histoires inventées, invraisemblables, qui peuvent me surprendre moi même en les re découvrant !
Pour me construire la première phrase je farfouille dans le vocabulaire à première vue. Celle ci est forcément répétitive, au fond je ne fais que, ré écrire les sentiments que je porter que j’entretiens, les solitudes, les interrogations, les absences, les manques. Le manque d’Elle évidemment. Mais aussitôt je dois corriger car j’ai en effet besoin de vivre ces espaces temps seul. La vie telle qu’elle tient encore et depuis ma naissance m’a réservé ces moments terribles de grands doutes, de douleurs à taire sinon elles deviennent vulgaires, communes, promptes à être assimilées à d’autres et surtout elles affaiblissent mon choix de ne dévoiler de moi qu’une part superficielle. Donner de soi en superficie afin de ne pas encombrer, de ne pas se donner le meilleur rôle.
Etre heureux de l’autre, de ses bonheurs, de ses étrangetés aussi. Une vie liée avec une autre représente presque un mystère à moins de réduire ce lien à des conventions qui ont pour détails, un mariage, un nom partagé, des enfants, un lieu, des familles, des biens. Non que je veuille réduire ceci ou ceux là mais parce qu’il m’apparaît peu à peu que nos deux vies se sont rejointes sans cependant se fondre, disparaître en une entité de convenances, nos deux vies sont distinctes, respectables et doivent être considérées comme telles. Le plus délicat pour ma part sera d’écrire sur le bonheur. C’est un mot que je redoute tant il est vaste, commun, ouvert, incertain, susceptible d’être interprété, récupéré pour rassurer et le plus souvent l’aveu du bonheur ressemble à ces mots valises transportés sans y attacher d’importance. Il me faut trouver un mot, une idée de phrase pour aller plus au coeur du sentiment ressenti où se niche le je t’aime si difficile à prononcer. Peut être faut il aller quérir la beauté d’un pays, d’une chose naturelle, d’un souffle, celui de ton repos la nuit, à tes cotés.
Aujourd’hui je voyage, je suis parti de Paris sans vraiment savoir pourquoi si ce n’est un besoin de bouger. Autant il me semble jouissif de ne rien faire, de juste contempler la ville, les gens, les heures creuses et les moments d’agitation, autant il me prend, de façon impulsive sans être capable d’en fournir la raison, la justification, et de façon soudaine une urgence à ne pas laisser filer les jours sans y ajouter un imprévu.
L’écriture dans les cahots ferroviaires doit d’abord se faire violence car si elle a l’habitude d’un calme, d’une stabilité, ici elle doit sans arrêt résister aux balancements, aux successions de bruits. Je me suis mis en quête d’une histoire courte inattendue, de quelque chose de truculent, d’inapproprié, un fil retors fait de noeuds et de ruptures. Ensuite je ferai en mon possible pour y puiser de quoi faire une énigme, un sursaut, une fin sans être jamais achevée.