Comment allez-vous ? 28 septembre
Bonjour, comment allez vous ? La femme répond d'abord par un sourire. Elle offre une élégance sans apprêt, une démarche tranquille, elle se tient en retrait de la table où des livres en piles attendent d'être dédicacés. C'est une lectrice parmi d'autres, venue cet après midi là dans un lieu de beauté, un château des bords de Loire, découvrir des romans, des bandes dessinées, des polars, des poésies, des récits tragiques de vieilles histoires effrayantes. Une petite foule traverse les salles, les pas sont variés, des enfants se laissent tirer, bras tendus, par leurs pères impatients d'en finir avec cette promenade, interrompue par la décision, impromptue, de sa compagne, d'aller voir les écrivains du Salon de ce début d'automne où la terre alentour est si sèche qu'aucun champignon n'est annoncé.
Elle porte un chemisier blanc, un collier fin sans médaille, elle est attentive aux mouvements qui l'entourent. Une sorte de détachement ou peut être de curiosité amusée. S'avançant un peu plus vers une table elle se penche vers un livre, une couverture puis relève la tête et semble prendre conscience qu'on lui parle.
Ah c'est vous. Elle reconnaît sans doute celui qui vient de la saluer ou bien elle s'en étonne, s'en réjouit comment savoir. Et vous allez bien? L'autre insiste.
Je ne vais pas parler de moi, je suis venue justement pour prendre un ou deux livres, discuter...ce n'est pas moi l'important. J'ai déjà lu certains de vos livres. Je ne pensais pas vous trouver ici.
Pourquoi ?
Bah c'est une petite ville et...
Et vous y habitez ?
Non, plus loin, mais je ne vais pas vous parler de moi encore une fois.
Pourquoi ? Qu'est-ce que vous faites dans la vie ?
Ils se jaugent, elle renouvelle son sourire. Et poursuit d'une phrase courte, violente, franche, très franche.
je me bats contre un cancer, je suis très occupée.
Là, commence l'embarras, une seconde de silence de trop, un empressement à ouvrir la conversation, à entrer dans l'intime, à être sincère simplement. Il ne la connaît que depuis quelques secondes, il est de passage, elle a lâché cette phrase peut-être pour se débarrasser de quelque chose, d'une intrusion ? Puis comme il lui demande assez platement et là maintenant, comment allez-vous dans cette bataille ? Elle répond, également souriante, séduisante, je me bats mais je ne suis pas là pour parler de moi.
Elle choisit un livre.
C'est tout. Elle s'éloigne en souhaitant un bon après-midi, repart dans une autre salle d'un pas sans excès. Elle lui laisse un sentiment inachevé, la certitude de n'avoir pas été suffisamment attentif, de n'avoir pas trouvé les mots pour parler du cancer, d'une vie en sursis, des combats que l'on ne gagne pas toujours, des amitiés qu'il faut savoir nouer justement pour que ces combats soient moins lourds. Il y a des romans proposés non loin qui racontent très bien ce que vivent femmes et hommes atteints de cancers. Mais la réalité c'était seulement une personne en quête de lectures et qui, sous l'insistance, a dit ce qu'elle vivait. Des milliers d'Elle sont dans sa situation.